Les océans «dans un état critique»


La vitesse de dégénérescence des mers est bien plus rapide que ce qui avait été prévu, concluent les spécialistes de six pays

Les océans de la planète sont dans un «état critique», concluent 27 des plus grands spécialistes en biologie marine de six pays dans un rapport dont les grandes lignes ont été divulguées hier à l’Université d’Oxford, en Angleterre.

Ces chercheurs, qui s’étaient réunis à la mi-mai, vont produire sous peu un rapport global de leurs conclusions, dont ils ont donné un avant-goût hier dans une synthèse. Les résultats sont «choquants», a conclu Alex Rogers, le directeur scientifique du Programme international sur l’état des océans (IPSO). En cumulant leurs observations et leurs analyses, les chercheurs disent avoir découvert qu’«une vérité effrayante a émergé: la vie marine est en péril» et les océans de la planète «risquent fortement d’entrer dans une phase d’extinction des espèces».

Le réchauffement des océans et leur acidification entraînent un troisième phénomène, soit une hypoxie généralisée (faibles niveaux d’oxygène). «Ces trois facteurs se retrouvent dans chacune des extinctions de masse de l’histoire de la Terre», écrivent-ils.

Ils ajoutent que les niveaux de carbone atmosphérique (CO2) absorbés par les océans, en lien direct avec l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique, «sont déjà bien plus élevés aujourd’hui qu’à l’époque de la dernière extinction de masse d’espèces marines, il y a 55 millions d’années, lorsque près de 50 % de certains groupes d’animaux d’eau profonde furent exterminés». Pour ces chercheurs, le principal problème des océans est sans contredit le réchauffement du climat, qui exacerbe tous les autres problèmes.

«La situation est si grave que nous sommes en train de modifier la chimie des océans», le plus vaste écosystème de la Terre, écrivent-ils. Les océans ont absorbé plus de 80 % jusqu’ici de la chaleur ajoutée au système climatique par l’activité humaine et environ 33 % de toutes les émissions de GES.

À ce problème s’ajoutent les déversements d’eaux usées des cours d’eau intérieurs et les déchets des zones côtières, qui augmentent l’activité microbienne par les apports de matière organique, ce qui épuise les réserves d’oxygène et engendre la création de «zones mortes», de plus en plus nombreuses et vastes. À ces stress, souvent mortels pour les espèces, s’ajoute la pollution par les métaux lourds, les polluants organiques persistants, les plastiques, le pétrole et les pesticides.

Tous les indicateurs, poursuivent les chercheurs de l’IPSO, suivent les lignes de force des pires scénarios envisageables: ils incluent notamment la fonte des glaces polaires, la hausse continue du niveau des mers, le dégagement du méthane piégé dans le pergélisol et au fond des mers. Il en résulte que les algues marines nocives se multiplient, que les disparitions massives de poissons de longue durée de vie, comme le thon, modifient considérablement les équilibres marins, faute de prédateurs, en même temps que les flottes maritimes de la planète continuent de multiplier les espèces invasives comme les méduses, qui détruisent des écosystèmes entiers.

Présentement, poursuit ce bilan, «la vitesse et le taux de dégénérescence des océans sont bien plus rapides que tout ce qui avait été prévu». La surpêche, et en particulier le chalutage qui fauche les «forêts» marines par le dragage des hauts fonds, se retrouve aussi au banc des accusés: elle a fait disparaître 90 % des effectifs de certaines espèces, et l’humanité continue de «piller» allègrement les ressources marines au rythme de 9000 à 10 000 tonnes de poissons à l’heure pour un total de 80 à 90 millions de tonnes par an, précise l’étude.

L’exploitation du pétrole en mer et la prospection minière des fonds marins constituent des menaces qui vont prendre de l’importance dans les années à venir, notamment avec les fuites de pétrole, la formation de sédiments toxiques autour des sites de forage, la prospection acoustique qui affecte les mammifères marins et les poissons, sans compter que les minières lorgnent désormais jusqu’aux cheminées hydrothermales en grande profondeur, lesquelles abritent des espèces rarissimes et souvent uniques.

Dix ans de sursis

Malgré ce bilan dévastateur, les chercheurs de l’IPSO ne baissent pas les bras et affirment qu’il n’est pas trop tard, mais que le temps presse: l’humanité, écrivent-ils, a dix ans de sursis pour changer le cours des choses en commençant par s’attaquer aux changements climatiques, à la surpêche et à la destruction des habitats marins par la création de vastes réserves marines, sur le modèle des parcs nationaux.

«Ces enjeux affectent tout le monde, écrivent les chercheurs, parce que, tout comme le climat, les océans constituent un des systèmes-clés de la planète. Il crée plus de la moitié de notre oxygène, assure la stabilité des zones météorologiques et module les mouvements de l’atmosphère».

Le rapport synthèse de l’IPSO propose une révision radicale et urgente de la gouvernance des océans au profit d’un mode de gestion véritablement international, là où sévit le laisser-faire.

Parmi les priorités à court terme, écrivent-ils, outre une réduction des émissions de GES par la création de puits de carbone en milieu terrestre, il faudrait réduire rapidement, à leur avis, la capacité de la flotte de pêche mondiale, éliminer les subventions à l’origine des récoltes excessives, envisager de céder aux pêcheurs la propriété des ressources de pêche afin de mettre fin à la «tragédie des communs» (c’est-à-dire de ce qui n’appartient à personne), l’élimination des pêches illicites ou incontrôlées, et instituer un système de traçabilité des espèces capturées.

«Une crise à l’échelle mondiale, concluent-ils, exige une solution de même niveau.»

Pour eux, la création de réserves marines constitue «notre unique et notre meilleur espoir pour éviter des catastrophes à l’échelle du système terrestre».

 

auteur : Louis-Gilles Francoeur, Le Devoir

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