Deux femmes qui veulent changer la Terre.


Le Québec pourrait avoir une agriculture formidable et disposer «d’un jardin magnifique», selon Pascale Tremblay et Suzanne Dion, auteures d’un plaidoyer pour une agriculture renouvelée. Si seulement on aidait les fermiers à innover plutôt qu’à produire plus, souvent à perte, comme osent le faire les défricheurs qu’elles présentent dans Ces gens qui changent la terre.

Des champs de maïs et de soya, des bâtiments de ferme, de rares animaux au pâturage. C’est ce qu’on voit distraitement de l’agriculture québécoise en roulant sur l’autoroute 20. Le Québec subventionne plus généreusement son agriculture que les autres provinces canadiennes, exception faite de l’Alberta, mais le consommateur s’en soucie peu.

«L’agriculture disparaîtrait complètement du Québec que nos épiceries seraient encore pleines à craquer», a déjà dit Jacques Proulx, ex-président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et de Solidarité rurale.

Le maintien de notre agriculture coûte 1 milliard par an aux Québécois. Ils devraient obtenir en retour les produits qu’ils cherchent, la sécurité alimentaire, le développement des régions et le maintien des ressources de la province. «Actuellement, ce milliard ne donne pas ces résultats», ont constaté l’agronome et animatrice de télévision Pascale Tremblay et la géographe Suzanne Dion, un jour qu’elles filaient ensemble sur l’A20.

Le modèle actuel – qui consiste à s’endetter pour produire plus de denrées, que nos concurrents vendent à meilleur prix – fait des malheureux. Les producteurs de porcs sont ainsi en difficulté. «D’autres feront face aux mêmes désillusions», prédisent les deux femmes.

Heureusement, une autre agriculture est possible – et rentable. Dans Ces gens qui changent la terre, qui paraît demain en librairie, Pascale Tremblay et Suzanne Dion présentent 20 agriculteurs qui ont osé inventer de nouveaux produits ou de nouveaux modèles d’affaires.

Économiser 46 000$ d’engrais

Comme Jocelyn Michon, de La Présentation, qui fait de la culture céréalière intensive en respectant l’environnement. En cherchant sans cesse à s’améliorer, il a réussi à réduire de moitié sa facture d’engrais. Une jolie économie de 46 000$ par an, qui profite aussi à la terre et aux cours d’eau.

Un autre exemple, celui d’Au gré des champs, ferme laitière de Saint-Jean-sur-Richelieu qui est restée de petite taille. «Elle s’est renouvelée de l’intérieur», explique Mme Tremblay. Ses propriétaires sont devenus des fromagers reconnus, délaissant les vaches Holstein pour des Suisse brunes qui comprennent quand on leur dit: «On s’en va dehors, les filles!»

«Le consommateur évolue beaucoup, il demande des produits qui favorisent la santé, qui sont frais, de proximité, diversifiés, de bonne qualité», énumère Mme Dion. Soutenus par l’État, les agriculteurs peinent à répondre à ces demandes, «coupés des signaux du marché», estiment les auteures. Sans renoncer à la mise en marché collective, rien n’empêche d’adopter une réglementation plus souple, qui créerait des catégories de production, suggèrent-elles.

Urgence d’agir

«Ce qui manque dans le milieu agricole en ce moment, c’est une vision, poursuit l’agronome. On a le nez collé sur nos problèmes. Mais quand on prend du recul, il y a un beau potentiel.»

Toutes deux membres de la commission Pronovost sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, qui a remis son rapport il y a quatre ans, elles constatent que le virage se prend lentement. «L’Union des producteurs agricoles se cramponne sur ses acquis, et le ministère de l’Agriculture veut y aller très délicatement», résume Mme Dion.

«On va faire les changements ou ils vont nous être imposés par la force des choses», souligne Mme Tremblay. Elle souhaite que leur ouvrage soit lu par les ministres de l’Agriculture, qui doivent ajuster leurs politiques pour que ces défricheurs fassent école. «En agriculture, observe-t-elle, les choses changent lentement, mais elles changent sûrement.»

LES FORMIDABLES LABBÉ

«Formidable!» Voilà comment Suzanne Dion décrit la famille Labbé, de la Laiterie Charlevoix. Les sept frères Labbé ont lutté contre la disparition des fermes de leur région, investi dans la relève, contribué à la sauvegarde de la vache laitière patrimoniale canadienne et ouvert une usine de filtration unique en Amérique du Nord pour traiter les eaux usées et le lactosérum de leur fromagerie. Leur nouveau projet? Obtenir une appellation réservée pour un premier fromage québécois – leur «1608», fait de lait de vache canadienne.

EN CHIFFRES

Notre panier d’épicerie est rempli à 50% de produits venant de l’extérieur.

Les terres agricoles ne forment que 2% du territoire du Québec.

OGM: Plus de 50% du maïs et du soya produit au Québec est génétiquement modifié. Plus de 90% de notre canola l’est également. Bientôt, ce sera le tour du maïs sucré.

Taux d’endettement des fermes québécoises : 55% plus élevé que celui des fermes ontariennes.

Source: Ces gens qui changent la terre, de Suzanne Dion et Pascale Tremblay, éd. La Presse, 26,95$

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