« On ne peut évoluer en restant toujours au même endroit »


À propos d’un jardin, d’un service et d’un institut

Pierre Dansereau est passé trois fois au Jardin botanique durant sa carrière. D’abord de 1940 à 1942, où il est un collaborateur du frère Marie-Victorin. Durant cette même période, il fonde le Service de biogéographie de la province de Québec, qu’il dirige de 1940 à 1950. Puis il revient en tant que directeur de l’Institut botanique de l’Université de Montréal, de 1955 à 1961. Retour sur une page d’histoire en compagnie de Gilles Vincent, directeur de ce jardin.

Le Jardin botanique de Montréal est un peu plus jeune que Pierre Dansereau, puisqu’il fête ses 80 ans cette année. Gilles Vincent hante les allées de ses grandes serres d’exposition depuis 1982. Il l’a fait d’abord à titre de botaniste, puis il est devenu conservateur en chef de la division de recherche et développement scientifique de 1994 à 1995, il a dirigé le Jardin de 1997 à 1999 et en a repris à nouveau la direction depuis 2003.

Selon Gilles Vincent, les jardins botaniques ont un rôle essentiel à jouer par rapport à tous les enjeux reliés à la biodiversité. Pour son jardin, il a voulu une grande accessibilité, et ce, au plus grand nombre possible: «Un exemple concret d’accessibilité, c’est le jardin pour les non-voyants, plus récemment c’est le sentier Kéroul, un sentier adapté aux gens à mobilité réduite», explique Gilles Vincent, qui ajoute: «Je répète aux collègues que nous avons entre les mains un héritage extraordinaire et qu’il faut en prendre soin. On a cette responsabilité: dans le pire des cas, le garder tel qu’on l’a reçu, dans le meilleur des cas, le développer, et ce, toujours en accord avec la pensée de ses fondateurs. Au Jardin, on tente de toujours garder les trois missions d’origine: conservation, éducation et recherche.» Après 80 ans, on peut dire «missions accomplies»!

Une vision

Selon Gilles Vincent, Pierre Dansereau est probablement un des plus grands chercheurs qu’a connus le Québec, un visionnaire: «Aujourd’hui, on parle de multidisciplinarité, d’intégration des disciplines pour comprendre le paysage. Cette vision, c’était l’idée de Dansereau dès les années 40, avec les associations végétales.»

Pierre Dansereau a voyagé beaucoup et n’est pas resté longtemps dans les établissements. Il était tellement performant que rapidement il quittait et prétendait «que le départ et l’exil faisaient partie du développement, qu’on ne pouvait évoluer en restant toujours au même endroit».

C’est de cette façon que Pierre Dansereau aura le plus marqué le Jardin botanique, l’Institut botanique et l’Université de Montréal: «Par sa compétence et son rayonnement scientifique, par sa contribution plus que parce qu’il est un homme d’établissement lui-même», rappelle Gilles Vincent.

La première fois que Pierre Dansereau quitte le Jardin botanique, c’est durant la guerre, époque noire pour le Jardin, qui en souffrira beaucoup et où il a même failli disparaître: les grandes serres avaient été détruites pour fournir de l’acier pour l’effort de guerre.

Pierre Dansereau se tourne alors vers Cuba, où on le retrouve durant plusieurs hivers. «Lorsqu’il revient en 1955 à l’Institut botanique, c’est une période scientifique extraordinaire, car c’est à ce moment, en 1957, qu’il publie Biogeography: an ecological perspective, qui demeure encore aujourd’hui un ouvrage toujours cité dans les études écologiques», explique M Vincent. «Pierre Dansereau aura fait rayonner l’établissement. Et comme la crédibilité d’un établissement scientifique comme celle du Jardin botanique repose sur sa contribution scientifique, sur ses chercheurs, cette troisième mission de recherche aura permis au Jardin d’appuyer fortement Dansereau.» Il attirait des chercheurs de haut calibre.

Tout comprendre

Revenons un peu en arrière. Gilles Vincent rappelle que, dès 1944, Pierre Dansereau prétend qu’il faut connaître l’ensemble des paramètres qui contrôlent le milieu naturel, donc comprendre toutes les ressources biologiques pour être capable d’utiliser plus intelligemment notre territoire.

L’écologie, pour Dansereau, c’est l’écologie humaine, l’écologie de l’homme qui vit au sein d’un écosystème. Pierre Dansereau s’opposait aux conservationnistes purs et durs qui prônaient une conservation intacte du territoire. Selon Dansereau, il fallait plutôt y vivre en harmonie. «On peut imaginer que, dans les années 40, avec ses études en phytosociologie et les associations végétales, Pierre Dansereau était fortement contesté par d’autres chercheurs parce que trop d’avant-garde. Pourtant, dans les années 50, ses travaux faisaient plutôt l’unanimité», rappelle encore Gilles Vincent.

Pierre Dansereau a toujours gardé un grand attachement pour le Jardin botanique, l’Institut et les étudiants. Même si Gilles Vincent n’a pas connu personnellement Pierre Dansereau, il garde un souvenir ému de l’homme qu’il a croisé lors de certains événements: «C’est un grand humaniste, parler avec lui est tellement reposant. Pierre Dansereau continue, encore aujourd’hui, à dire à quel point le monde est extraordinaire et qu’il est incroyable de voir tout ce qu’on peut réaliser. Il n’est pas optimiste ni pessimiste, mais il a une solution à tout, et, selon lui, le monde progresse dans le bon sens et l’équilibre serait atteint un jour parce que mieux on comprendrait les choses et mieux on serait en mesure de les accepter. Pierre Dansereau, c’est la connaissance pure, une personnalité curieuse et un discours en constante évolution.»

 

auteur : Marie-Hélène Alarie, Le Devoir

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